2 jours à Emmaüs Lescar-Pau

Je n’aime pas trop admirer. C’est risqué, on est chaque fois déçu. J’arrive pour vivre deux petits jours au village Emmaüs Lescar Pau. Je suis très émue, et très craintive de ne pas y trouver la merveille que je cherche.

Deux ans plus tôt, j’avais joué à Alternatiba à Bayonne. J’en garde un souvenir à la fois pluvieux, et très heureux de par l’ampleur de l’événement. J’avais joué dans beaucoup d’alternatibas quand il y avait eu le tour de France des alternatives. J’ai vu des suites à ces villages mais clairement, il restait un seuil à franchir. Bien que rassemblant beaucoup de gens, la masse n’y était pas. Ce mouvement parti du pays Basque avec l’association Bizi (« vivre » en Basque), avait permis une réelle prise de conscience politique, l’envie d’être combatif et la rencontre d’associations avec des formes d’engagements très diverses. C’était plaisir pour moi de constater que les associations écologistes sortaient d’un discours moralisant pour s’inscrire dans un rapport de force politique. Et de constater que les mouvements traditionnellement politisés se calmaient un peu sur la machine à slogan. Mais évidemment, on pense le monde avec les catégories dont on a hérité : les conférences avec les gens connus dans les amphis, les ateliers, les spectacles disséminés un peu partout. Les conférences gesticulées donc, cela va de soi, disséminées un peu partout.

Je ne dis pas ça parce que je pense que les conférences gesticulées sont plus importantes que les conférences classiques, ou que les ateliers. Il y a toujours un peu de frustration à voir l’énergie déployée par Aurélien, le bénévole qui avait en charge la programmation de nos confs, se solder par peu de public ou des galères à gérer un peu seul, nous expliquant qu’il avait eu du mal à défendre les conférences gesticulées, que les organisateurs ne connaissaient pas cette forme. Mais ce qui me pose problème, c’est que cette hiérarchisation classique des savoirs qu’on veut partager, est en soi un problème politique : même quand on prétend « changer le monde, pas le climat », on continue de hiérarchiser les savoirs et les modes d’expression selon les critères de l’académie française, ce qui n’est pas un petit souci.

Le contexte était un peu particulier. La BD « Kivu » de Vanhamme et Simon venait de sortir, racontant le supplice organisé de cette région pour l’extraction du coltan.

Le docteur Mukwege « celui répare les femmes » dans sa clinique de cette région de RDC, avait eu quelques jours auparavant le prix nobel de la paix. C’était beaucoup d’émotion, pour qui s’intéresse au monde des déchets, et sait à quel prix sont fabriqués nos tablettes, smartphones, consoles de jeux… et missiles. De pouvoir enrichir ma conf de ces informations, ici, à alternatiba, faisait résonner un peu plus la conf.

Mais qui sont ces gens ?!

Les repas des intervenants et bénévoles (1000 personnes pendant 2 jours tout de même) étaient réalisés par les compagnes et compagnons du village Emmaüs Lescar-Pau. Ils portaient tous un T-shirt « I feel good » et je me suis souvenue en avoir entendu parler à France Inter, de ce film de Kervern et Delépine. Ils chantaient, avaient la pêche, et la bouffe était super bonne, dans une des rues du vieux Bayonne, avec des bâches pour nous protéger de la pluie. On était mouillés, ça caillait pas chaud, mais on était contents. Curieuse,le dimanche je suis allée à la conférence où ils présentaient le village. A la tribune, Germain, le responsable du village, fondateur, mi humain mi légende, on y reviendra ! Et puis Félicien, le cuistot, Sophie la secrétaire et une autre personne je crois. Ça a commencé par un extrait du documentaire sur le village, qui venait de sortir en DVD « parlons d’utopie » de Dominique Gautier, présent également.

Et puis ça a causé. Bon Germain a beaucoup causé : leader charismatique, suffisamment critiqué pour son charisme et son égo et toute la litanie habituelle, pour que je me dise qu’il doit être un bon leader. Mais quel bavard, punaise. Et j’entends parler de l’abbé Pierre et son message auquel se veut absolument fidèle le village. Des terres agricoles achetées, de comment se prennent les décisions (façon sociocratie : en gros, chaque groupe décide pour lui, les informations sont transmises en grand groupe. Germain se fait des petits groupes pour discuter des choses et prendre les décisions qui concernent tout le monde). J’écoutais attentivement, tout m’intéressait et me frappait et tout particulièrement cette phrase : « on n’a pas demandé de permis de construire. Il fallait des logements, on les a faits. »

Demander l’autorisation d’exister ? Certainement pas !

Les conférences gesticulées viennent titiller ce truc là, qui nous empêche à tous·tes de nous sentir pleinement accompli·es. Ce truc où on va vérifier dans l’œil d’un plus fort que nous, qu’on peut, qu’on a le droit, que c’est intéressant… Parfois on implore l’approbation des dominants collectivement, lors de manifestations par exemple « Ecoutez-nous ! ». Dans une conférence gesticulée, c’est une personne dans toute sa simplicité qui se dresse sur scène. Pas pour livrer un récit de vie, plutôt pour raconter ce qu’il ou elle a appris de sa vie, sur le monde qui tourne pas rond. Sur ce qui le ou la fait souffrir, l’a fait quitté son travail, l’a conduit à être malade. Elle raconte que ce n’est pas le fruit de la fatalité, et que si cette colère n’est pas analysée, elle va se faire ronger de l’intérieur. La personne qui monte sur scène nous livre son histoire sociale et politique. C’est un·e citoyen·ne, dans toute sa liberté, qui va se mettre à marcher à contre sens. C’est ce que j’ai entendu dans le récit de la vie de ce village, qui ne se nomme pas communauté, comme les autres Emmaüs. Précisément, au village Emmaüs Lescar-Pau, on prend les propos de l’abbé Pierre très au sérieux.

« Ce que veulent ceux qui n’ont pas de toit ! Pas l’aumône, ni la pité, pas la charité ! Ils veuillent un bail et une clé. »

L’accueil est inconditionnel. On vous demande votre prénom, on vous fait visiter, et par quoi vous allez commencer. Vous pourrez changer d’atelier selon les besoins et selon vos envies, ou les idées que vous apportez. Oui vous, la personne à qui on dit que « ya pas de place, c’est pas possible, on fait ce qu’on peut », à qui on n’a jamais donné le choix. La personne à qui on n’accorde aucune importance. Ici, vous avez une place, un travail, peut être un métier, un revenu, un logement à vous, un prénom, de l’importance.

« Il ne faut pas attendre d’être parfait pour commencer quelque chose de bien. »

En visitant le village je vois des maisons de toutes les couleurs, de toutes les formes, avec des jardinets. Et je vois des mobil homes, en moins bon état. Pascal, qui m’accueille, m’explique qu’au début, pour loger les gens, ils ont mis des mobil homes. Mais que ce sont des passoires thermiques et qu’ils se dégradent. Progressivement, ils sont remplacés par des maisons. Plusieurs architectes sont passés par là, une équipe est dédiée à la construction. L’idée est ce que ce soit joli, drôle, créatif autant que confortable et isolé.

« les hommes politiques ne connaissent la misère que par les statistiques. On ne pleure pas devant les chiffres. »

Le village s’est constitué autour d’une recyclerie, et d’ateliers, en premier lieu, avec des camps de jeunesse, comme tous les Emmaüs. Mais aujourd’hui…

C’est également une déchetterie. Les élus de la région ont donc un service public qui ne leur coûte pas un rond à proximité : la déchetterie du village ne touche aucune subvention.

C’est également une ferme, avec maraîchage,volaille, cochon, bœuf, abeilles…

C’est également un marché de producteurs, et une rôtisserie, tous les samedis.

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C’est également un restaurant, « la pachamama », une crêperie et un bistrot.

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C’est également un lieu de vie « la casa latinamericana », inaugurée par Evo Moralès, qui a offert les carnets de voyage de Che Guevarra, sous vitrine dans le restaurant.

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C’est également un lieu de promenade. Les gens viennent avec les enfants, voir la ferme, l’écloserie, faire du caroussel construit par les compagnes et compagnons (un manège à traction parentale).

C’est également une radio « I feel good », qui diffuse dans le village tous les samedis après midi, les nouvelles de cette communauté particulière. En fait ce n’est pas une communauté, c’est un village et un mouvement politique.

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C’est un lieu de passage pour se reconstruire et un lieu d’ancrage pour vivre si on le souhaite.

« La responsabilité de chacun implique deux actes : vouloir savoir et oser dire »

Évidemment chaque personne au village vit les choses différemment. Certains qui sont là depuis longtemps trouvent que c’était mieux avant, il y avait plus de camps de jeunesse, et plus de bénévoles et les cadences étaient moins importantes. J’ai passé une demi journée entre le tri et la recyclerie. J’ai eu le sentiment de beaucoup travailler. Il y avait des moments plus calmes où on pouvait discuter. Mais lors de la visite, à chaque atelier, je voyais des tonnes et des tonnes d’objets triés, réparés, bichonnés… Et un discours récurant : ici on ne sait pas ce que c’est le déchet, on ne connaît que la matière. Une jeune femme est à l’atelier électronique. Il y a 6 mois elle n’avait jamais ouvert un ordinateur. Aujourd’hui elle répare, assemble et sauve tout type d’objet électronique.

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Ceux qui parlent, parlent. Sur leur vie ici, parfois leur vie avant ou leur envie d’après. Je ne sens pas d’esprit « corporate », je ne sens pas d’envie d’en découdre non plus. Je sens la vie d’un village. Les « c’était mieux avant », les « je suis venue là exprès », les « oui c’est bien ici » qui sous entendent que le but est pas d’y rester, les « je me suis marié là » avec des paillettes dans les yeux. Tout ça c’est la vie d’un quartier, d’un village. J’ai travaillé dans différents quartiers, avec comme matière première la parole des habitants. Ce que j’ai entendu là, c’est la vie quotidienne de gens qui sont voisins, amis ou ennemis, qui ont des aspirations politiques déçues, ou au contraire qui s’investissent à fond. Mais la particularité de cette vie de village, c’est le repas du midi. « 3 minutes s’il vous plaît », le rituel commence. C’est souvent Germain, mais ça peut être quelqu’un d’autre qui a une info à diffuser. Le repas du midi est obligatoire, car c’est ici que les infos passent,que les nouveaux·elles sont présenté·es. C’est à ce moment que le village devient un mouvement politique, qui ose prendre la parole. J’y étais juste avant le confinement, et la question c’était : comment on entretient la solidarité qui est notre bien commun, dans un moment où ça va être très difficile ? Oser dire, chercher à savoir.

« La vie est plus belle que la prudence »

Ce village a un modèle économique bien à lui : on n’engraisse pas les banques ! L’argent gagné est réinvesti dans les projets du village, dans le soutien à une nouvelle activité, dans la reconstruction. Pas de compte épargne, c’est la banque qui prête l’argent, elle est là pour ça. Le village ne touche pas de subvention. Toute l’économie du village est tournée vers : – permettre à chaque compagne et compagnon de vivre et travailler dignement – diffuser le message politique de cette entreprise Plusieurs compagnes et compagnons ont eu envie de mieux connaître la forme des conférences gesticulées, voire, d’en créer une. C’est comme ça que j’ai vraiment rencontré le village Emmaüs Lescar-Pau. Avec un petit groupe de potes gesticulant·es, on se retrouve l’été à Germ, dans les Pyrénées. On gesticule, on parle politique et on fait du parapente et/ou on marche (il y a les volant·es et les rampant·es). Quelques gesticulant·es avaient déjà été au village et les avaient invités à passer quelques jours avec nous et parler de gesticulations. On a parlé, on a fait la fête, et on est restés en contact. Avec un ami et ATTAC 73, nous avons fait venir à Chambéry, Dominique Gautier le réalisateur du documentaire « parlons d’utopie » et Pascal Daumas, compagnon du village. Cela m’a permis de présenter la démarche utopique du village à ma propre association.

C’était vraiment intéressant de confronter des gens qui passent leur temps à écrire des chartes et des règlements à des gens qui gèrent un village entier, avec autant d’activités et un budget à des dizaines de millions d’euros, uniquement à l’oral. Cette culture de l’oral, c’est de ne pas assommer des gens qui ont peu de contact avec l’écrit, de ne pas les mettre en difficulté plus qu’ils ne le sont déjà. c’est surtout de se dire que la parole compte : c’est dit c’est vrai.

Des déchets et des hommes…

Voilà, c’est le grand soir pour moi ! Je vais jouer ma conf « déchets et des hommes, la face déchets du capitalisme » au village Emmaüs Lescar-Pau. Chacun son festival de Cannes, moi c’est ici. Je pense avoir réalisé cette conf gesticulée pour la jouer ici, même si je ne le savais pas. Ici, et avec ces gens là. Ce soir, ma conf bouture avec les sketchs et petites histoires de 5 compagnes et compagnons. Ils vont raconter leurs histoires avec les objets, eux qui les manipulent toute la journée, et qui vivent grâce au réemploi. La preuve par neuf qu’ils·elles ne vivent pas que d’un commerce, mais des histoires liées aux objets.

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A celle de l’humanité et de ses restes. Jean Gouhier, le père fondateur de la rudologie (science des déchets), dit qu’on peut nommer une société à ce qu’elle jette. Sabine Barles, urbaniste qui travaille sur les flux de matière, a écrit l’invention des déchets urbains. L’humain a toujours eu des restes, mais… pas comme maintenant. Aujourd’hui ce sont les géologues qui définissent avec humour l’humain comme un poubellien. Il y a deux grandes époques ! le poubellien inférieur, avant les plastiques, et le poubellien supérieur, après les plastiques. Il suffit de carotter le sol pour date cela. Et j’en passe, les scientifiques de tout poil se penchent sur nos restes. Les villageois de Lescar-Pau en ont fait un lieu de vie, de restauration de l’humain et de la matière. Un lieu de respect pour la pachamama et les précieux matériaux de son sous-sol.

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Rien n’est parfait, idéal, et je redécouvre ce que l’admiration veut dire.

Le village Emmaüs Lescar-Pau n’est pas un modèle, c’est un lieu de vie, et à mon avis de haute intensité démocratique. Personne n’est obligé de vivre comme eux mais j’affirme que pour construire un monde meilleur il faudrait en tirer la substantifique moelle. Le monde de nos jours est étrange, où les matériaux extraits au prix de la souffrance de la vie humaine, animale, végétale, traversent la planète dans tous les sens. La déforestation met à jour une vie microbienne qui nous est inconnue, générant aujourd’hui une pandémie qui arrête tout. Va t’on continuer à fabriquer ces choses, à les faire circuler, les jeter de par le monde ? Ici les compagnes et compagnons ne sont pas seul·es. Ici ils ont un espace de réflexion sur leur activité. Ici ils ont une vie. En dehors ce n’était pas ou peu le cas. Le seul investissement qui vaille le coup est celui d’une économie fondée sur la satisfaction des besoins humains, en accord avec la préservation de la terre. Le faire est donc possible. C’est tout ce que je retiens, nourrie de cette humanisme concret, vivant,avec tout ce que cela comporte de joies et de colères.

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