Toro de fuego

Les avocats du diable proposent chaque année un concours de nouvelles dont le thème est la tauromachie. En janvier 2017 j’ai écrit cette histoire.
« Tiliti ma chérie,
Cette année encore, la petite poule rose a vécu d’incroyables aventures. Elle te rapporte une fois de plus cet œuf rose que tu aimes tant.
Mais avant de le manger, je voudrais que tu écoutes son histoire, tu ne vas pas y croire :
Il y a un mois de cela, la petite poule rose prenait tranquillement son petit déjeuner. Elle se prépara ensuite à aller voir son grand père, qui avait un mauvais rhume, et besoin de compagnie. Il y avait un peu de route à faire : il habite au pays basque, et elle, sur la lune. Mais elle resterait pour le déjeuner, comme ça le trajet ne serait pas fait pour trop peu de temps chez lui.
Elle mit dans son panier : son tricot, une baguette, et du beurre de lune que son grand-père adore particulièrement. La voilà partie avec sa bicyclette. Première lune à gauche, tout droit jusqu’au matin et encore à gauche, c’est le pays basque.
La petite poule rose trouva son grand père bien mal en point. Son bureau était en bazar, la vaisselle n’était pas faite, et il n’arrêtait pas de tousser et de râler.
Elle lui prépara un grog et une tartine, puis l’aida à ranger son bureau. Mais pour la vaisselle : tintin ! (elle déteste faire la vaisselle).
Il étaient assis dans les grands fauteuils confortables, quand il lui déballa tout. Une étrange créature avait déboulé chez lui, et ravageait son jardin. Il avait passé la nuit à essayer de la repérer, mais pas moyen. Tout ce qu’il avait attrapé, c’est ce maudit rhume !
Alors la petite poule se rendit au jardin et inspecta discrètement les dégâts. Des trous un peu partout, des grands et des petits, de l’herbe qui ne pousse plus, la nuit d’un côté, le jour de l’autre… Pas de doute, la petite poule rose savait qui était l’intrus : son terrible voisin assassin de planète, M. Lunophobe.
Elle mit en place un piège contre les taupes, et M. Lunophobe se prit une sacrée fessée. Ensuite, elle fit un gros poutou à son grand-père et repartit avec son petit vélo.
Voilà, encore une sacrée aventure n’est-ce pas ? Dévore bien ton œuf en sucre et je te dis à très bientôt.
Tdldqt »
« Mon cher Duludu,
merci beaucoup pour ta lettre, l’histoire et l’œuf en sucre rose. C’est très gentil.
Mais tu sais que j’ai 12 ans maintenant. Alors je lis les histoires à ma petite voisine et je lui donne l’œuf en sucre.
Quand je vais venir cet été, on pourra peut être aller à la foire ? Le toro de fuego, je voudrais vraiment le voir… et même, si tu voulais bien aller jusqu’à Bayonne, à une corrida ? Ou au cours de pelote ? Ou pêcher des oursins ? Tu m’apprendras à dessiner aussi bien que toi ?
Je t’embrasse, soigne ton rhume, et laisse les taupes tranquilles, c’était pas la peine d’en faire toute une histoire !
Tpfqt »

Ça y est, les vacances sont là !

C’est magique les vacances, on prend le train et on passe d’un monde à l’autre. J’ai pris le train de nuit, et quand je me suis réveillée, j’étais face à la mer, dans un village où des gens habillés de blanc jouent à la pelote avec un grand panier accroché au bras, avec lequel ils récupèrent et renvoient la balle. La chistera. J’adore ce mot, il croustille comme une gaufre. Pendant les tournois, on se croirait dans les films de kung fu, ça va vraiment très vite, et ils récupèrent la balle en marchant sur les murs, c’est fou.

Mon grand père était sur le quai, il a pris mes bagages.

– Salut Duludu, mamie n’est pas venue ?

– Non, toujours morte.

– Ah, c’est dommage.

– Tu sais de toute façon on avait divorcé alors on t’aurait prise en vacances alternées.

– Oui, mais vous m’auriez accueillie ensemble à la gare.

– Oui, on aurait sans doute fait ça.

 

On a monté la grande rue, tourné à gauche, et monté encore, et la maison était là. Urxo Xuria, c’est son nom.

– La maison est toujours là.

– Oui, il vaut mieux.

– Elle passe quand même son temps à nous attendre. Elle ne s’ennuie pas ?

– Non, c’est une maison qui ne s’ennuie jamais.

– Tant mieux !

Je suis allée tout au fond du couloir, dans la chambre avec les 2 lits, l’un aux draps roses, l’autre aux draps bleus. Chaque fois je me demande dans lequel je préfère dormir. La fenêtre est toujours du même côté, elle n’a pas changé de côté. Moi je me demande toujours dans quel lit je préfère dormir alors je change à chaque fois de lit.

Cette fenêtre donne toujours sur le même bout de jardin, et après il y a une clôture, toujours la même, et de l’autre côté un chemin, toujours le même chemin, qui monte vers une autre maison, très grande.

Mon grand père aime bien jardiner, mais pas trop. Il est drôle, il donne des noms à tout. Sa voiture s’appelle Blanche Neige, sa tondeuse Gertrude… Il s’occupe bien de moi, mais il ne veut jamais m’emmener aux fêtes taurines du pays basque. Je réclame chaque année, rien à faire. Je lui pose des questions, il me raconte des histoires, mais jamais la vérité. Il esquive le sujet des taureaux.

Cette année, j’ai décidé de percer ce mystère. J’ai 12 ans, j’irai en bus s’il le faut, mais je verrai le Toro de fuego.

J’ai commencé par me renseigner à l’office du tourisme, et auprès de mes amis de la plage. Les parents de Mélie ont dit qu’ils voulaient bien m’emmener, si mon grand-père donnait son autorisation, le prochain mercredi…. Mon grand-père n’était pas d’accord du tout. Il s’est fâché.

Je ne l’avais jamais vu comme ça, il s’est emporté violemment, donnant des coups de poing dans la porte de la cuisine. Je voyais bien qu’il essayait de se calmer, mais qu’il n’y arrivait pas. Il râlait dans sa barbe, faisait les cent pas. Et tout à coup, il a explosé :

« Hors de question ! Pas de toro de fuego ! » il s’est posé devant moi, je ne l’avais jamais vu si grand. Son visage était marqué, presque méconnaissable, ravagé par la colère. Je n’ai pas pu m’empêcher de déceler une expression de terreur dans le fond de ses yeux. Je ne disais rien, je ne savais même pas si je devais avoir peur. Il continuait de crier, s’est remit à faire les cent pas.

Tout à coup, il s’est assis et n’a plus rien dit. « Duludu… ça va ? » ma voix se faisait toute petite. Un sentiment me submergeait. J’étais de trop, je n’avais plus rien à faire ici. Alors je l’ai laissé là, dans son fauteuil, la tête entre les mains.

Mon grand-père m’a emmenée à la fête. Nous avons rejoint la famille de Mélie. Depuis son explosion, je ne reconnaissais pas mon grand père. Il était devenu distant, maniaque.

Ils ont allumé le taureau de bois, et c’était magique. Nous avions tous des bracelets phosphorescents et des friandises plein la bouche. Le taureau, magnifique, crachait tous ses artifices qui partaient se mélanger aux étoiles du ciel.

J’avais des étoiles plein les yeux.

Alors mon grand-père, grand, blanc, triste, m’a soufflé à l’oreille la véritable histoire.

« Quand ton père était petit, il adorait aussi le Toro de fuego. Il ne supportait pas du tout la corrida en revanche. Tiliti, tu sais bien, il adorait les animaux. Alors je lui avais raconté l’histoire de ce jeune taureau qui s’était si bien battu. Il avait esquivé, attaqué bravement, y avait mis toutes ses forces. Alors il avait été gracié. »

« Ça arrive souvent Duludu ? »

« Non, pas souvent, mais ce taureau là, était particulier, très jeune, vraiment très beau quand il se déplaçait. Il avait une sorte d’aisance impressionnante. Quand il a été gracié, tout le public a explosé de joie. Comme tous les taureaux graciés, il a pu vivre sa vie dans une pâture tranquille. Et surtout, tu sais, il y a un paradis pour les taureaux, où il peut s’ébattre depuis qu’il est mort. »

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Cette Histoire a existé, mais ce n’est pas la mienne. Elle est celle que j’aurais aimé vivre. L’avantage de n’être pas née, c’est que je peux piocher des histoires chez les vivants. Moi je ne suis pas née parce que mon père est mort.

Il est mort jeune. Je dis « mon père », mais c’est un père que je me suis choisie, parmi les morts. Je me suis dit que celui-là, j’aimerais bien qu’il soit mon père. Je ne sais pas pourquoi. S’il avait été vivant, il aurait été un papa aimant, chiant, tendre. Je crois qu’il aurait été un bon papa. Mon papa.

Mais son père à lui, n’était pas un bon papa. On ne croirait pas, à voir comme il est un bon grand-père avec moi ! Mais pourtant, c’est la vérité, il donnait des coups de ceinture à mon père. Il lui disait qu’il était la honte de la famille.

Un jour, ils étaient en vacances au pays Basque, et mon père faisait l’enfant.

Faire l’enfant, cela veut dire qu’il jouait, explorait, faisait des bêtises.

Mon père aimait beaucoup les animaux. Il donnait des petits noms aux araignées, il prenait soin des bêtes de la maison. Face à la grande maison, il y avait un pré pour les taureaux. On lui avait toujours dit que c’était là que venaient paître les taureaux qui avaient bien mérité au combat. Mais lui savait qu’en fait, ils étaient voués à la boucherie. Il avait prévu de les sauver.

Une nuit, il est parti avec des cordes, et a voulu les emmener à l’abri. Les animaux ont paniqué, mon père a été piétiné.

Le lendemain matin, toute la maison fut rapidement en panique : le petit avait disparu ! Les recherches aboutirent quelques heures plus tard, et les hommes rapportèrent mon père, grièvement blessé. Lorsque l’un d’eux courut à la voiture pour emmener le petit gars à l’hôpital, mon grand-père l’arrêta. Il ordonna qu’on attende, pour que l’enfant sente bien le prix de sa bêtise en souffrant un peu plus longtemps. Tout le monde protesta, et la tante obtint qu’au moins on quérisse un médecin.

Est-ce la méchanceté de son père qui l’acheva, ou était-il déjà trop faible ? Mon père mourrut avant que le médecin ne se rende à son chevet. Et moi je ne vis jamais le jour.

On peut trouver cette histoire triste, elle est en fait tristement banale. Oh, dans les milieux bourgeois, ça défraie rarement la chronique, les murs sont épais, et le poids du secret lourd, comme les pièces d’or cachées dans les ourlets des rideaux.

Les enfants sont parfois trop pressés de naitre. D’en haut, on attend de trouver des adultes qui nous désirent. Quand l’attente est trop longue, alors on arrive par surprise. Et parfois, on est trop pressé de vivre, ça ne se passe pas bien.

C’est ce qui est arrivé à mon père.

Ce qui est dommage, c’est que mon père aurait eu une vie passionnante, riche, libre. Et moi j’aurais vu le jour ! J’en avais très envie. J’avais envie de vivre, de découvrir ce monde, chaque parcelle, chaque personne, chaque rouage de cet immense système qu’est la vie terrestre. Je suis gourmande de tout, et je sais que j’aurais été frustrée de n’avoir qu’une vie et par conséquent, de ne pas tout vivre. J’aurais pu imaginer me réincarner pour avoir plusieurs vies. Peut être que ça aurait marché. Une vie c’est si peu.

Finalement, mon grand-père m’a livré son secret. Il me l’a raconté d’une voix sans teint, sans détails, sans émotions. Je sentais tout le poids du remords l’écraser. Ses mots me donnaient à la fois vie et mort, ils donnaient sens à cette relation bizarre, ce lit qui n’est jamais défait, cette valise dans laquelle il n’y a rien. J’ai mieux compris pourquoi je me sentais si vivante avec lui, et pourquoi je ne savais pas dire ce que j’avais fait de ma journée. Je n’existais donc que pour mon grand père?

Je ne sais pas, mais mon père me manque, et ma future vie avec.

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