Se découvrir d’un fil

Chaque année, les avocats du diable proposent un prix de la nouvelle érotique, sous triple contrainte : en une nuit, avec un thème, et un mot de fin. En 2017, le thème était « Épris qui croyait prendre », le mot de fin « ricochets ».

 

La publicité sur le bus devant la voiture, montre une femme très connue, très belle, sans un seul défaut. Sonia pense que si elle n’est que ça, c’est triste. D’un seul coup la tristesse s’empare d’elle, en regardant une publicité sur un bus. Combien de communiquants, de graphistes, de photographes ont travaillé sur ces photos ? Ils ont tout fait pour susciter l’envie, exhaler la beauté de cette femme pour que chaque femme qui la regarde ait envie d’être comme elle. Sonia s’en veut presque, elle n’éprouve que cette tristesse désespérée devant une si belle photo. Alors elle se dit que c’est sans doute sa vie à elle qui est triste. Elle voudrait ne plus y penser, mais il n’y a rien d’autre à faire que penser.

La limite du co-voiturage, c’est quand tu n’as vraiment rien à dire à tes collègues de bureau. Et la limite de tout, c’est quand ton boulot t’ennuie à en mourir, et que les gens avec qui tu passes tes soirées sont tes collègues, avec qui tu co-voitures également.

 – Comment elle s’appelle déjà, sur l’affiche de pub ?

 – Charlotte Gainsbourg.

 – C’est dingue comme je ne suis pas réveillée ! Bien sûr : Charlotte Gainsbourg. Elle fait des pubs pour les fringues maintenant ?

 – Ça date pas d’hier…

 

Sonia se sent seule. D’une solitude complète, avec le froid d’une vie sans liberté.

Ce matin, elle se sent seule parmi des inconnus. Elle réalise que ces gens qu’elle côtoie sont des inconnus. Elle ne sait finalement rien d’eux, rien de ce qu’ils aiment, de qui ils aiment. Elle a peur d’être comme eux, elle les méprise presque. Elle ne les connait pas et n’a pas envie de les connaitre, plutôt rester seule dans sa tête, le corps vide, que de risquer de devenir comme eux.

Elle s’en veut de penser ça. Elle passe tellement de temps avec eux. Ils sont sympas, plutôt drôles. Elle ne sait pas comment faire pour s’intéresser à eux. D’ailleurs plus rien ne l’intéresse. Ce monde semble si vide de tout.

Jonathan vient de poser la main sur sa cuisse.

Ils sont assis à l’arrière, Maëlle et Jessica sont à l’avant. D’habitude Sonia va à l’avant car elle monte en dernier, mais là, elle ne sait pas pourquoi, c’est Maëlle qu’on a récupérée à la fin et elle s’est retrouvée à l’arrière à côté de Jonathan.

Elle réalise qu’il a collé sa jambe à la sienne, et qu’il s’est rapproché, sans qu’elle y prête attention.

La chaleur monte à son front, elle ne bouge pas pour faire comme si elle pensait que cette main était due à la promiscuité de la voiture. Jonathan la regarde, elle sent son regard, c’est évident, c’est certain, il la regarde, et il attend qu’elle se tourne vers lui.

Ça ne peut pas être vrai. C’est un cauchemar. Se faire draguer par un collègue est la dernière chose qu’elle eut pu imaginer. Ça la dégoute, cette voiture la répugne, tout ça lui donne la nausée.

Elle ne bouge plus. Sent des gouttes de sueur descendre de son dos. Pourquoi est-ce qu’elle n’enlève pas cette main ?

Est-ce que Jonathan sent seulement à quel point elle ne veut pas de cette main sur sa cuisse ? Jonathan lui prend la main, et la presse, pour dire Allez, regarde moi. Elle redresse la tête et lui lance son regard le plus noir. Mauvais, méchant, comme il n’en avait jamais vu, comme il n’aurait jamais imaginé que Sonia puisse en avoir.

Et Sonia découvre Jonathan. Ses yeux apeurés, anxieux, et qui brulent un peu d’envie aussi.

Ils se collent vite chacun d’un côté de la voiture et ne bougent plus. Ils n’ont plus aucun contact mais Sonia sent encore la main de Jonathan sur la sienne et Jonathan sent la brulure du regard de Sonia dans tout son corps.

Après quelques minutes, Sonia ne peut s’empêcher de se tourner vers Jonathan, il lui tourne presque le dos, regarde par la vitre. La circulation a repris. Maëlle fait la conversation, ce qui donne un fond sonore qui masque le malaise à l’arrière de la voiture.

Bizarrement, Sonia se radoucit, bien que sur ses gardes. D’habitude Jonathan fanfaronne toujours, raconte des tas de banalités. Elle n’a jamais trouvé ce genre de personne intéressant. Mais maintenant, elle l’observe. Elle ne se prive pas de le détailler.

Elle n’avait jamais remarqué que ses cheveux étaient si clairs. C’est sans doute le soleil qui donne cette impression. Il sent bon. Elle n’avait jamais prêté attention à son odeur. Elle sent son odeur, pas juste parce qu’elle renifle, elle la sent comme on ressent une présence. Elle sent la chaleur de sa main. C’est imprimé dans son corps. Elle regarde par la vitre et se dit que pour une fois, ce gars l’a amusée. Elle sourit, et se met à discuter boulot avec Maëlle.

 

 

 – Sonia, tu fais quoi pour les vacances ?

 – Pardon ?

 – Ouh ouh la lune, c’est Maëlle qui te cause ! Tu fais quoi pour les vacances ? Tu poses toujours 3 semaines ?

 – Heu oui… pourquoi ?

 – Je sais pas, tu racontes jamais rien, je te demande juste. Faudra qu’on s’organise pour le suivi des dossiers.

 – Ah, et bien je ne sais pas encore à vrai dire… Et toi ?

 – M’enfin j’ai passé l’embouteillage de ce matin à vous le raconter !

 – Ah merde, scuze, j’étais dans mes pensées ce matin !

 – En même temps, c’est toujours un peu pareil mes vacances, je pars sac à dos, je réserve les premières nuits dans un endroit que j’ai envie de découvrir et après je vois en fcontion de mes envies où je vagabonde !

 – Tu fais ça toi ?

 – Ben oui.

 – C’est génial ! J’aurais jamais imaginé !

 – Ben oui. Je sais.

 – C’est un reproche ?

 – Oui. Mais laisse tomber, c’est pas grave ! Même quand Jonathan a raconté sa traversée de la France à vélo t’avais rien écouté.

 – Jonathan a fait quoi ?!

 – Bon écoute, c’est pas grave, on est collègues, pas amis, si ça t’intéresse pas c’est pas un problème hein, mais si tu pouvais juste un peu nous écouter quand on cause… Je sais pas, on n’est peut être des aventuriers de seconde zone, mais on mérite un peu d’attention non ? Enfin je sais pas, si t’as pas envie de raconter tes vacances de rêves parce que les nôtres sont trop nulles…

 – hé mais j’ai jamais dit ça ! Calme toi un peu !

 – Ok ok. Bon bref, tu fais quoi toi, pendant tes vacances de rêve ?!

 – Et ben je sais pas. Pas encore. Mais promis je te tiendrai informée. Je vais pisser, je te raconterai !

 – Gna gna…

Sonia ferme la porte des toilettes et s’effondre. Elle pleure et elle ne comprend pas pourquoi elle pleure. Et quand elle arrive à se calmer, elle sort enfin, expire longuement et tombe nez à nez avec Jonathan.

Ils se regardent, Jonathan n’a jamais vu quelqu’un de si triste. Il voudrait la prendre dans ses bras, il en crève d’envie. Elle s’en va.

 

 

Quand elle se retrouve dans le bureau, face à Maëlle, elle tremble un peu. Elle s’entend demander à Maëlle si elle a un amour dans sa vie, et Maëlle lui répondre que Ha non, elle n’a pour l’instant que des aventures avec des mecs qui n’ont pas envie d’entendre parler d’amour. Comme si être amoureuse valait demande en mariage ! Je sais pas ce qu’ils croient ces mecs, ils te draguent comme si tu étais une princesse, et une fois la nuit passée, si tu les rappelles ou leur envoies des mots gentils ils croient que tu vas les pourchasser. Bizarre hein ?!

Et Sonia raconte doucement à Maëlle, l’homme, l’amour dont elle rêve. L’homme de ses rêves, sait tout et Sonia peut tout lui dire Doucement, va doucement, embrasse moi aussi, caresse moi…

Elle voudrait rencontrer un homme par hasard. Leur rencontre serait évidente. Il l’aurait sortie de cette vie de routine, ils auraient visité le monde. Avec lui ils auraient parlé passionnément de politique, d’aventure, de montagne, d’océans. Elle lui aurait ouvert son corps et chaque caresse aurait provoqué une décharge électrique le long de sa colonnne vertébrale. Elle lui aurait léché la bouche, les épaules, le ventre, le sexe et lui aussi.

Mille fois elle a imaginé ce moment. Mille fois elle a passé le coin de la rue prête à tomber amoureuse.

Il aurait pris soin d’elle, lui aurait écarté les lèvres, aurait soufflé sur son clitoris pendant qu’elle se cambrait. Ils auraient fait l’amour de mille façons, tous les jours, jusqu’à la fin de leur vie.

Elle a passé tant de nuit à imaginer ces nuits. Elle a tellement passé de temps à refaire les scénarios, à mettre ses mains autour de ses propres hanches, à caresser ses propres seins, à introduire ses doigts dans son sexe et vivre une idylle avec son rêve

 – Et tu dors la fenêtre ouverte ?

 – Hein ?

 – Ben si tu veux que le prince charmant vienne te donner un baiser dans ton sommeil, il faut que tu laisses la fenêtre ouverte.

 – Purée, je te raconte mes rêves et toi tu te fous de ma gueule ! Mais arrête de rire au mois !

 – Mais je peux pas m’arrêter de rire ! Ton truc est ridicule !

 – Parce que toi avec tes anti princes charmants t’es pas pitoyable peut être…

 – ah non. Moi je vis madame. Les mecs qui ne savent pas s’intéresser à moi sont pitoyables en revanche.

 – Tu préconiserais quoi concernant ma vie alors ?

 – Je sais pas. Vis pour voir ?

Jonathan a ouvert la porte de leur bureau. Son odeur a imprimé la pièce. Il a du faire une vague blague à Maëlle, lui demander un dossier quelconque. Sonia le regarde. Elle ne peut rien faire d’autre.

 

 

A chaque fois qu’ils se sont croisés ils ont cherché un peu plus le regard de l’autre. A chaque fois ils ont aimé ça.

Vers 18h, ils ont embarqué à nouveau dans la voiture de Jessica. Cette fois Maëlle s’est installée à l’arrière. Dans son cou, Sonia sent l’odeur de Jonathan, sent l’empreinte de sa main sur sa cuisse et ferme les yeux.

Ils sont descendus ensemble de la voiture, dérogeant au protocole habituel, bafouillant un rendez-vous pour elle, une course pour l’autre, ils sont entrés dans le premier café venu et se sont rués dans les toilettes.

Les seins de Sonia ont surgi et Jonathan y a plongé immédiatement. Sa main est descendue vers la vulve de Sonia, il la masse avant d’y entrer, et d’enfoncer ses doigts. Sonia ramasse autant de force qu’elle peut pour le regarder. Un temps d’arrêt. Elle l’enveloppe du regard et lui dit Pas trop vite… je veux m’occuper de toi moi aussi…

Doucement, elle défait la braguette de son pantalon, elle l’embrasse dans le cou pendant que sa main caresse sa bite vraiment dure. Ils se masturbent sans se quitter des yeux, en se caressant autant qu’ils peuvent, et en s’embrassant.

Il la soulève et la pénètre et cette pénétration dure un temps incroyablement délicieux et les va et viens la font trembler de la tête aux pieds. Elle n’arrive plus à le regarder, il gémit en disant que c’est bon, c’est tellement bon.

Elle trouve la force de les amener à d’autres positions, en s’accrochant au lavabo, aux tuyaux, elle essaye de gagner un peu de temps. Chaque petit orgasme lui fait peur, elle voudrait que ça dure encore un peu, encore un peu.

Il la tient assise sur lui, dos à lui, il lui masse les seins puis descend et effleure à nouveau le clitoris de Sonia, elle tend les bras en arrière pour attraper sa tête, et la jouissance monte avec une fulgurance qui leur est inconnue.

Le plaisir est long à se tarir, et ils restent calmes, avant de se retourner l’un vers l’autre. Ils réalisent seulement où ils sont, ça les fait rire et comme Jonathan ne débande pas, refont l’amour.

La nuit est douce, ils ne ne veulent pas se retrouver dans un lit de peur de s’endormir. Ils marchent, en parlant, en se racontant les choses qu’ils ne savent pas l’un de l’autre.

Au bord d’un étang ils s’allongent, et Jonathan lèche Sonia. Doucement, partout, et quand il arrive sur son clitoris elle en crie presque. Il lui tient les hanches et elle a besoin de se défaire de sa bouche, mais ne peut pas. Il va doucement mais elle finit par jouir comme elle n’aurait jamais pensé que c’était possible.

 

 

Sur l’autre rive, une jeune fille est là. Elle se sent morose et ne veut pas aller se coucher. Elle n’entend même pas les gémissements des deux amants. Elle se demande combien de fois dans la vie on peut de tromper, et comment savoir si on se trompe. Elle jette les galets à l’eau et se dit qu’il n’y a pas de surprise, que tout est connu d’avance, que les galets coulent dans l’eau.

Jonathan entoure Sonia de ses bras. Il repense au début de la journée, dans la voiture. Il lui dit qu’elle lui a fait peur avec son regard noir. Je n’aurais jamais pensé que tu puisses avoir autant de colère en toi. Moi non plus.

Elle prend un galet et fait des ricochets.

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