Ordures du Liban : Correspondance avec une amie de Beyrouth

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Fin août, j’entends aux informations que les ordures n’ont pas été ramassées depuis plus d’un mois à Beyrouth et sa région. Bigre… un mois d’ordures ménagère sous le soleil du Liban, ça doit donner !

Autour de cela, les journalistes annoncent des manifestations et un mouvement curieux « you stinck », vous puez. On nous explique que ce mouvement dénonce à la fois l »incapacité du gouvernement à régler la crise des ordures, et les ordures qui se font de l’argent sur cette crise, et sur le dos du peuple. La répression est dure à leur égard.

Cela m’intrigue. Je pousse un peu les recherches : très peu d’articles, et il faut aller voir la presse libanaise qui ne donne pas tant de détails que cela.

A force d’en parler autour de moi, je me trouve en contact avec une amie qui vit désormais à Beyrouth. Elle m’en dit un peu plus :

« A Beyrouth, il est très rare d’avoir de l’électricité 24h/24. Il y a des coupures tous les jours, il peut y en avoir même pendant plusieurs jours. La plupart des élus sont très corrompus. De grosses entreprises se font beaucoup d’argent avec la complicité du gouvernement. Les ordures pas ramassées, ça a amené un climat terrible, de film de science fiction. Les odeurs, la crise sanitaire et écologique qui s’annonce, et pas de solution en vue du côté du gouvernement… Ça a été le déclencheur d’un mécontentement général. »

Sur les photos on voit beaucoup de jeunes…

« Oui, de jeunes. C’est un mouvement de gens qui ont peur pour leur avenir, et ont aussi l’envie de ne pas se faire gâcher la vie. Le mouvement est très fort, mais il est aussi durement réprimé. Dans les réunions, on parle de tout, pas seulement des ordures. Les gens ont envie de tout remettre à plat. »

Ils demandent des élections ?

« Oui, des élections législatives. Cela fait un an qu’il n’y a plus de président. Si le gouvernement est renversé et qu’on se lance dans une constituante, on ne pourra pas résoudre vite la question des ordures et la catastrophe sanitaire et écologique va arriver ! Les législatives, c’est la solution de plus court terme. Mais je t’en dirai plus après la prochaine réunion dans 2 jours. »

Les jours passent, je n’ai pas de nouvelles. Je relance au bout d’une semaine, un peu inquiète quand même… A la radio…silence radio. Pas d’articles de journaux, rien. Je tombe juste sur un article de L’orient le jour annonçant que dans une autre province du Liban, l’élu local est tout fier d’inaugurer une « usine qui fera le tri des déchets toute seule, fera du compost, et permettra d’aller vers zéro déchet ».

Impossible de trouver des informations plus précises, mais cela ressemble furieusement aux usines de Tri-Mécano-Biologique que nous vendent Véolia et autres en France.

Ces usines sont censées faire le tri des Ordures Ménagères en mélange, séparer les bio-déchets des autres pour en faire du compost. Dans les faits, ce sont des gouffres financiers pour les collectivités, ça ne réussit pas à faire le tri correctement et ce qui en sort n’est pas pas épandable comme du compost. Le président de l’agglomération d’Angers, après s’être battu pendant des années pour faire respecter les engagements vendus par le constructeurs, a finalement décidé d’arrêter purement et simplement l’usine.

Il semblerait que pour faire du zéro déchet, le geste simple du tri par les citoyens soit plus efficace et moins coûteux que ces grosses usines !

« Désolée, il y a eu une tempête de sable, la réunion a eu le plus grand mal à se tenir et je n’ai eu accès à internet pendant plusieurs jours. Le gouvernement a pondu une solution provisoire pour les déchets. Ils rouvrent la décharge le temps de ramasser tout ce qu’il y a dans les rues. Puis, ils décident de rendre les communes responsable des ordures ménagères. Ils attendent des réponses de trois autres décharges pour accueillir les ordures qui allaient avant dans la décharge de Naamé, déjà saturée depuis longtemps. »

Le 10 octobre, de nouveaux affrontements ont eu lieu. Un autre collectif s’est monté « Nous demandons des comptes » à côté de « vous puez ». Depuis, les membres du gouvernement n’ont pas cessé de leur envoyer la troupe, et de tenir des propos très durs sur le fait qu’il « est inadmissible de s’attaquer aux biens et que cela sera sévèrement réprimé. » Plusieurs arrestations ont eu lieu, et les procès débutent.

Je ne peux m’empêcher d’y trouver un écho à « l’affaire de la chemise » en France. Toute la classe politique est d’accord, du FN au PS, pour condamner cette violence, et continue son petit entre-soi pendant que le chômage progresse, et le burn out guette ceux qui n’y sont pas, pendant que des centaines de milliers de gens dorment à la rue. Dans quelques jours ce sera une nouvelle fois la journée mondiale de lutte contre la misère, et on va voir tout se beau monde se presser dans les colloques pour dire de beaux mots creux avant de s’enfiler un kir royal.

Je n’ai plus de nouvelles de mon amie. Elle ne répond plus sur facebook. Où en est la situation ? Je ne peux que me fier au journal libanais L’orient le jour.

La crise des déchets est en plein blocage. C’est incompréhensible vu de l’extérieur : on dit que le Hesbollah bloque les décisions, puisque le site prévu pour accueillir les déchets est dans une région qu’il contrôle. Les milieux du Futur (Hariri) font porter aux chiites la responsabilité du blocage d’un autre site d’enfouissement.

Bref, le plan que le ministre de l’agriculture Chehayeb avait préparé pour résoudre cette crise est bloqué par la situation politique structurelle du Liban : celle du communautarisme. Issu de la colonisation, ce fonctionnement a faire croire au maintien de la stabilité d’un pays qui compte beaucoup de différentes confessions.

Il semblerait que ce soit l’erreur de base : les gens qui descendent dans la rue ne demandent pas que leur « communauté » soit représentée, ils veulent que leur vie d’être humain puisse se dérouler dans des conditions décentes, et que leur voix de citoyen serve le bien commun.

A l’heure où j’écris ces lignes, les crises des déchets couvent, où surgissent un peu partout. Gestion totalement déléguée à des entreprises privées et souvent des multinationales comme au Maroc, situation de l’ile de Jerba avec les machines d’entreprises allemandes appelées « à la rescousse ». La Corse est elle-même en crise suite à l’arrivée en fin de vie d’une des 4 décharges de l’île. Les éboueurs de Paris font grève les trois incinérateurs de l’ile de France sont clairement pointés dans l’alerte aux particules fines déclarée pour ces jours.

bomilisation zzero déchet
Mobilisation contre la reconstruction de l’incinérateur d’Ivry. Le 10 octobre, une mobilisation citoyenne l’ampleur s’est tenue pour le plan B’OM, alternative à l’incinération et la mise en décharge.

bomilisons nous

Mais il y a aussi les citoyens qui proposent le Plan BOM (Un Plan B pour les Ordures Ménagères !). N’ayons pas peur des mots : la solution viendra d’eux, pas des irresponsables actuels qui gouvernent la France, l’Europe, le Monde.

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